“El Mocambo 1977” : quand les Rolling Stones, au bord de la rupture, faisaient parler la poudre

Publié le 12 Juillet 2022

Le 12 juillet 1962, il y a soixante ans jour pour jour, le mythique groupe de rock anglais donnait son tout premier concert ! Actuellement en tournée pour célébrer cet anniversaire, Jagger, Richards & Co publient un live miraculeux enregistré en 1977 dans un petit club de Toronto.

Les Rolling Stones en 1978, immortalisés par Helmut Newton.  Photo Helmut Newton/Universal

Les Rolling Stones en 1978, immortalisés par Helmut Newton. Photo Helmut Newton/Universal

L’avantage des mythes, c’est qu’ils ne vieillissent pas. Au début des années 80, il était de bon ton d’affirmer que les Rolling Stones, rescapés de leurs tumultueuses années de flibuste, n’étaient plus que des débris outrageusement capitalistes, à sec côté inspiration. Quarante-deux ans plus tard, qui est le plus vieux, le plus « vendu » et le plus à sec ? On ne donnera pas de noms. Charlie Watts est mort, d’accord. Bill Wyman et Mick Taylor ne sont plus dans la course, Ron Wood donne l’impression de fatiguer un peu, ok. Mais Keith Richards reste Keith Richards. Et Mick Jagger, aux dernières nouvelles, a toujours 18 ans.

Les Stones au tournant

Le mythe flamboie donc encore, sur scène du moins, où l’on sait bien que chaque fois peut être la dernière et, bon sang, même si Jagger roule toujours du cul soixante ans après ses débuts, qu’est-ce qu’on aimerait que ça dure. Bien sûr, il ne reste que trois Stones au milieu du carnaval, mais la baraque est à eux. En concert, ils se sont toujours rappelé pourquoi ils existaient – et nous aussi. D’où l’intérêt des live. On ne va pas refaire l’article, redire qu’il faut écouter ceux des temps glorieux (1969-1973) et ne pas forcément faire l’impasse sur les suivants. Une surprise est toujours possible. Pour preuve El Mocambo 1977, qui vient de paraître. On en connaissait quelques plages, qui s’étaient retrouvées sur le médiocre Love You Live. Il s’agissait de blues, le genre de titres que les gars aiment à jouer pour retrouver des réflexes, entretenir la machine. Sympathiques, mais bon. Rien ne laissait présager que ce double album tiendrait du bâton de dynamite. C’est ce qu’il y a de bien, avec les Stones. Au moment où on n’en attend plus rien, ils nous giflent un bon coup et nous rappellent à l’énergie première. Ce truc qu’on appelle le rock.

Un live des Stones est toujours plus qu’un disque. Les meilleurs reflètent un danger, un jeu à pile ou face, vie ou mort. C’est le cas d’El Mocambo 1977, enregistré alors que les Stones vivaient l’un des tournants cruciaux de leur carrière. Durant les années 70, Richards évoluait dans un nuage d’héroïne, de cocaïne et de poudre de revolver. De son côté, Jagger n’était pas le dernier pour sniffer un rail de coke, histoire de faire un trait d’union entre les punks et les boîtes de disco. Mais un beau matin de 1977, alors qu’il comatait vaguement dans une chambre d’hôtel de Toronto, Keith a été réveillé par les flics. Et cette fois, ils l’ont chargé. Pour possession et probable trafic de stupéfiants, il risque sept ans de cabane. Ignorant quel sera l’avenir des Stones (privé de visa, Keith est bloqué au Canada), Jagger se replie sur son autre activité favorite et se met à fréquenter de très près Margaret Trudeau, alors épouse du Premier ministre canadien (elle niera toujours avoir eu une liaison avec lui, avouant par contre une relation avec… Ron Wood). Ces soirs de mars 1977 où le groupe apparaît par surprise au Mocambo, un petit club de Toronto, la dame figure parmi les quelques trois cents personnes rassemblées et se déchaîne, au vu et au su de tous.

Dans la chaleur moite du club, les Stones savent qu’ils jouent gros. Officiellement, il ne s’agit que de terminer Love You Live. En réalité, la trouille que tout s’arrête bientôt les soude comme ils ne l’ont pas été depuis longtemps. La setlist est dingue, qui voit les classiques (Honky Tonk Women, Brown Sugar…) fricoter avec des reprises et des titres rarement joués sur scène, un fabuleux Luxury, Dance Little Sister ou encore Melody, sans compter Worried About You, dont la version studio ne sera publiée qu’en 1981 (dans Tattoo You).

Que souligner ? Que Jagger ne loupe rien, qu’il vocifère comme l’éternel gamin insolent qu’il est ? Que Richards se cramponne de toute sa rage à ses riffs ? Que Ron Wood, très investi, se montre constamment excellent ? Ou que Charlie Watts et Bill Wyman d’un côté, Ian Stewart, Billy Preston et Ollie Brown de l’autre swinguent avec une urgence jubilatoire ? Bizarrement, peut-être parce qu’elles collent à cette époque, ce sont les chansons tirées du sous-estimé Black and BlueHot Stuff, Fool to Cry, Crazy Mama ou encore Hand of Fate – qui gagnent le plus en puissance et en pertinence. Et on en revient au constat de toujours, celui qu’on faisait déjà à 12 ans : il n’y a pas de mauvais titre des Stones qui ne puisse se racheter, de soupe à l’eau que ces grands vivants ne parviennent à rendre marrante, épicée, excitante, si l’envie leur en prend. Puissent-ils continuer longtemps à nous faire autant plaisir.

À écouter

El Mocambo 1977, des Rolling Stones (Polydor).

Rédigé par Télérama par Louis-Julien Nicolaou

Publié dans #Articles de presse

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