Keith Richards, Soul Survivor…

Publié le 18 Septembre 2015

Keith Richards, Soul Survivor…
Illustration par Alain Frétet

Illustration par Alain Frétet

How Beautiful – Mercury/Universal

“I love my sugar, but I love my honey too”, nasille-t-il, à la limite de la parodie, au début de ‘Crosseyed Heart’, ce blues acoustique façon “Delta” qu’il interrompt abruptement au bout d’1 mn 52. “And that’s all I’ve got…”, coasse-t-il, à peine le dernier accord plaqué. De cette histoire d’un type jonglant entre deux maîtresses, on ne connaîtra jamais le dénouement, mais à quoi bon ? L’espace d’un instant, on aura imaginé Keith Richards seul dans un studio d’enregistrement, visage strié de rides tel un Geronimo rock, bandeau rasta tentant de dompter une tignasse de plus en plus blanche, colifichets, bagues et dégaine de gypsy, ses longs doigts noueux esquissant des figures ancestrales sur le manche de la guitare. Une sorte de Robert Johnson blanc qui aurait survécu aux maris bafoués… entre autres.

Jolie façon de planter le décor. D’instaurer une intimité avec l’auditeur, aussi. Laquelle n’aurait, bien sûr, rien à voir avec le grand Barnum stonien, dont il sort pourtant à peine. À ce genre de petit jeu là aussi, Keith Richards a toujours été un génie. D’autant qu’à sa manière, ‘Crosseyed Heart’ est un album assez intimiste – bien plus que ‘Main Offender’, son dernier disque solo en date, sorti il y a vingt-trois ans, autant dire qu’il y a prescription. “Il y a des choses là-dedans que vous ne pouvez pas exprimer avec les Stones”, confiait récemment Richards à ce magazine : avec suffisamment de roublardise pour ne pas ignorer que le fan y trouverait tout ce qui a pu s’apparenter à ce qu’il subsistait de vie et de magie dans les enregistrements studio des Stones depuis une trentaine d’années : des chansons lentes et un rien envapées, des rocks brinquebalants et passablement déstructurés, des trucs soul chantés à la va-comme-je-te-pousse d’une voix de Dylan asthmatique…

À l’écoute, c’est vrai, il n’y a rien de bien nouveau dans ‘Crosseyed Heart’, juste ce qu’il faut de rock à la “I Want to Hold You” (“Trouble”, “Something for Nothing”), de vrai-faux hits (“Heartstopper”), de morceaux-jams tronçonnés de riffs familiers (“Substantial Damage”, “Blues in the Morning”). Sans oublier, un zeste de blues, de reggae (“Love Overdue”) et quelques touchantes ballades d’après minuit (“Just a Gift”, “Lover’s Plea”). Mais il émane de tout cela un charme assez inexplicable, peut-être dû au fait que Richards assure lui-même une grande partie de l’instrumentation, épaulé par le noyau dur des ex-X-Pensive Winos – Waddy Wachtel aux guitares, Ivan Neville au piano.

On y pressent ce qu’il faut d’improvisation, de premières prises gardées pour le feeling, d’accidents heureux… autant dire une spontanéité qui fait désormais défaut aux Stones, habitués à recycler mécaniquement leurs anciens succès dans le désordre cafouilleux de productions clinquantes. C’est le disque d’un musicien qui prend plaisir à jouer et parvient à transmettre une authentique émotion dans sa façon, faussement désinvolte, de chanter. L’atmosphère est un peu loose, les guitares de Waddy et de Keith s’entrelacent, Bernard Fowler assure dans la profondeur de champ… et soudain plus personne ne pense plus à Mick Jagger : tel un écho à leur “Love Hurts” naguère interprété lors d’un hommage à Gram Parsons, le vieux pirate nous berce d’“Illusion” l’espace d’un très beau duo avec Norah Jones.

En d’autres temps, on aurait écrit que ‘Crosseyed Heart’ est un disque vraiment cool. Et c’est d’ailleurs précisément ce qu’il est. Un album pas le moins du monde destiné à bousculer l’histoire du rock’n’roll. Ni à tenter de coller à son étrange présent. Non, ‘Crosseyed Heart’ ne semble exister que pour perpétuer le mythe d’un Keith Richards indestructible. C’est déjà beaucoup.

Rédigé par Alain Gouvrion

Publié dans #Articles de presse

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