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Rolling Stones Stories

Accros au blues, les Rolling Stones se refont un shoot

Accros au blues, les Rolling Stones se refont un shoot

Musique Les quatre survivants mâchent les racines de leur jeunesse dans un nouveau disque plein de sève.

Parmi les premières photos des Stones, le 1er janvier 1963. Mick Jagger et Keith Richards, 19 ans, entourent Brian Jones, le fondateur. Derrière, Charlie Watts et Bill Wyman. Le «non-look» répondait aux uniformes des Beatles

Parmi les premières photos des Stones, le 1er janvier 1963. Mick Jagger et Keith Richards, 19 ans, entourent Brian Jones, le fondateur. Derrière, Charlie Watts et Bill Wyman. Le «non-look» répondait aux uniformes des Beatles

Tout a été raconté. Les origines, les premiers émois avec Heartbreak Hotel sur Radio Luxembourg, la quête incessante du dernier 45 tours de blues venu des Etats-Unis, les discussions infinies sur les mérites comparés de Little Walter et de Howlin’Wolf. Enfin, la rencontre en forme de parabole biblique entre les ados Michael Jagger et Keith Richards, dans un train de la banlieue londonienne, juste le temps pour le plus noiraud des deux de saliver sur les disques de Muddy Waters et de Chuck Berry que le plus blond portait sous le bras. Tout a été écrit sur les origines blues des Rolling Stones. Il restait juste pour eux à le jouer, encore une fois.

Le baroud électrique se nomme Blue & Lonesome. Un demi-mensonge: si les largement septuagénaires sonnent blues, ils sont les moins solitaires au monde. La faute au blues, justement, qui a mené cinq voyous anglais au firmament de la musique pop, grâce à un improbable mélange de gouaille rock’n’roll, de décorum scandaleux et de génie mélodique. Grâce aussi à une paradoxale et studieuse dévotion pour la tradition, ce chant du désespoir qui s’éleva des plantations de coton américaines et dont certaines voix, vers 1930, trouvèrent le chemin des studios d’enregistrement. Lead Belly, Blind Willie Johnson, Henry Thomas, Robert Johnson et ses histoires de diable, la nuit à la croisée des chemins… Puis le blues «moderne» de Chicago, que quelques gamins très blancs cherchaient comme le Saint-Graal dans la pluvieuse Albion, au début des années 1960.

«De drôles d’oiseaux»

«C’était de drôles d’oiseaux. Ils se réunissaient comme les premiers chrétiens dans des petites salles du sud-est de Londres.» Le narrateur se nomme Keith Richards, qui, sans doute par coquetterie et peut-être par souci historique, se décrit hors des rangs des ouailles du blues, lui qui les intégra pourtant vers l’âge de 17 ans, déçu par l’émasculation de ses premières amours rock’n’roll. Le guitariste a appris ses gammes sur Chuck Berry et Scotty Moore, mais entre en religion sur le tempo lent de Jimmy Reed et les histoires partagées au sein de cette petite clique élitiste, à la recherche du son perdu. Le plus éloquent d’entre eux se nomme Brian Jones, angelot blond au cœur noir qui crée The Rollin’Stones (sic) le 12 juillet 1962, date de leur premier concert. Il y a aussi un vieux de 24 ans, Ian Stewart, pianiste rompu au boogie-woogie qui voyait d’un œil mauvais les égarements rock du jeune Richards. On abandonne le micro presque par charité à Mick Jagger, moins pour son talent vocal que pour ses connaissances encyclopédiques sur le blues — son paternel, prof de gym, lui permettait de commander des vinyles directement chez Chess Records, la Mecque de Chicago!

Dans ses mémoires (Life, 2010), Keith résume l’affaire: «Le blues de Chicago, on se le prenait entre les deux yeux. Bon, comme tout le monde, c’est le rock’n’roll qui avait formé notre oreille. Mais pour nous, la priorité, c’était le blues, Chicago style.» Plus loin: «On voulait devenir la meilleure formation de blues de Londres. […] On voulait juste rendre d’autres gens accros à Muddy Waters, Bo Diddley et Jimmy Reed. On était en mission.» De fait, les premières chansons du sextette (mais quintette sur les photos, Ian Stewart ayant une tête «trop grosse») défrichent plutôt le rhythm and blues, insufflant une pulsation sauvage à la recette originelle. Jusqu’à leur quatrième album, Aftermath, en 1966, les Rolling Stones jouent ainsi à leur façon ce blues abâtardi qu’ils reprennent à des musiciens américains. Aftermath sera leur premier disque aux compositions strictement signées Jagger/Richards.

Dès lors, les racines blues s’étirent au gré des impulsions artistiques du groupe. Ethniques sur Beggars Banquet, psychédéliques sur Their Satanic Majesties Request, country, soul, voire disco sur Some Girls, en 1978. Régulièrement, le groupe revient pourtant à ses fondations, pour le meilleur: en 1972, dans un tourbillon d’abus et d’excès après des tournées américaines qui auraient effrayé Néron, Exile on Main St retrouve l’âme intacte de musiciens, pas de rock stars. Les amplis sont branchés dans les caves humides de la Villa Nellcôte, où Richards a trouvé refuge, et la table de mixage cuit dans une camionnette garée à l’entrée. Le guitariste enregistre selon son rythme de vampire. Il se raconte qu’il mit en boîte une chanson sans s’apercevoir que la seringue était encore plantée dans sa cuisse, à travers l’étoffe du pantalon.

Quarante-quatre ans plus tard, «Keith le riff» est toujours là, et ses libations blues se déroulent dans une hygiène plus rassurante. Trois jours ont suffi aux Stones pour capturer live Blue & Lonesome, nouvelle offrande aux musiciens de leur jeunesse. Nés du blues, ils y retournent, comme la poussière de la métaphore. La musique restera.

Accros au blues, les Rolling Stones se refont un shoot
Accros au blues, les Rolling Stones se refont un shoot

Le blues romand se réjouit des Stones 2016

«Pas une option de facilité»

Cofondateur de l’excellent festival Blues Rules à Crissier, chaque année en mai, Thomas Lécuyer a prévu d’acheter le nouveau Stones dès ce week-end. «Je suis venu à eux par le blues, et pas le contraire. A force de recevoir au festival des musiciens incroyables qui me parlaient des Rolling Stones, j’ai acheté leurs premiers disques. Je trouve vraiment classe de revenir ainsi aux origines. Et ce n’est pas une option de facilité! Ils auraient pu gonfler l’habillage de la production, se cacher derrière des cuivres, etc. Il est beaucoup plus risqué de se mettre à nu comme dans le single que j’ai entendu. Là, c’est brut, c’est eux.

Et je ne crois pas à un coup marketing: ça ne va pas leur amener un nouveau public. Je rêve surtout que ce disque intime va les pousser à choisir une tournée de «petits» clubs. Ce serait la meilleure chose qu’ils pourraient offrir à leur public.»

«Sont-ils assez soudés?»

Depuis deux ans, The Two s’est imposé en duo incontournable d’un blues romand fort en gueule et sans compromission. Depuis son île Maurice natale où le groupe se produit ce week-end, Yannick Nanette jette un regard circonspect sur la nouvelle cuvée bleue des Stones. «Le blues, c’est l’intégrité, la sincérité et l’authenticité. La démarche de revenir à leurs racines est honorable, mais les musiciens sont-ils toujours assez soudés pour justifier ce que le blues réclame? J’essayerai d’écouter le disque, mais les Rolling Stones ne m’ont jamais beaucoup influencé: j’ai grandi en écoutant un blues de l’océan Indien. Cela dit, s’ils peuvent perpétuer une tradition et faire venir un plus large public vers des artistes méconnus, c’est un exercice réussi.»

«Leur dernier album?»

Sous le pseudo de Yellow Teeth, Tiziano Zandonella taille plus le folk que le blues. Mais le Valaisan de 29 ans compte parmi les jeunes zélotes romands d’un retour aux sources décomplexé. «Je vais écouter le disque. Ils n’ont sans doute pas oublié qui ils étaient. Je trouve cette démarche compréhensible par rapport à l’état actuel de la musique: depuis les années 2000 et les White Stripes, il y a une envie du public pour des musiques roots. Par contre, il est difficile de jauger la finalité de cet exercice: est-ce un album parmi d’autres, ou le dernier? Avec les fabuleux disques testamentaires de David Bowie et de Leonard Cohen cette année, j’avoue que la comparaison risque de s’imposer.» (TDG)

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